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20 avril 2006

Afrique : jugement défaillant ou jugement déroutant

Entre la folie des grandeurs, le passionnisme et l´illumination aliénante 

Au pays des borgnes, l´aveugle est-il roi ?

« Le vrai rêve, celui qui distingue l´homme d´action, motive et sous-entend l´effort vers les desseins élevés, ceux qui libèrent l´esprit et donc le corps des souffrances inhérentes à la vie en ouvrant des horizons moins douloureux ; il est ce détachement des contraintes du moment qui porte vers le souhaitable, même s´il est certain que ce souhaitable ne sera pas atteint. Le vrai rêve se confond avec l´ambition, le projet ; il fait construire, alors que les rêveries font jouir en imagination des fruits d´un travail qu´on n´a pas accompli. » 

                                                           Joseph Tchundjang Pouémi.

                                   Monnaie, Servitude et Liberté (Edition Menaibuc, Yaoundé)

C´est pourtant ce dont on a l´impression en Afrique. Il faut aussi reconnaître que les forces coloniales ont tout mis en œuvre pour cultiver cet atavisme politique avilissant, parce qu´entre autre il leur permettait de garder mainmise sur leurs anciens subalternes noirs. Tous ceux qui, avant ou après la vague d´indépendance qui submergea l´Afrique, avait fait preuve de velléité, de la volonté de retrouver une philosophie existentielle fondée sur les aspirations sociohistorique de son peuple fut sans la moindre hésitation assassiné ou jeté aux oubliettes jusqu´à ce que mort s´en suive. Ce fut le cas de Toussaint Louverture qui fut, sous un fallacieux prétexte, attiré dans un faux tête à tête de conciliation, et sournoisement mis aux fers. Il mourut oublié dans le fond d´une cellule humide et froide de faim et de soif. Aujourd´hui encore on se demande si il n´avait pas été victime de sa légèreté, de sa naïveté ou avait-il, lui aussi été la victime de liberté - égalité - fraternité ; du faux bien français des apparences trompeuses.

Et quoiqu´on dise, le brutal, barbare, hégémonisme esclavagiste et colonial (allemand, hollandais, portugais, italien, français, espagnol) a laissé sa trace sanglante et psychique sur le continent noir. Et la plupart des élites noires, aujourd´hui encore, souffrent d´un épineux complexe qui se caractérise par un lourd manque à être dû à la domination blanche et son négativisme scandaleux et déshumanisant ; à l´incapacité que cette élite ressent face à la suprématie occidentale qui lui martyrise, sans qu´il ne le l´avoue lui-même, le subconscient. Ce qui provoque un délire irraisonné d´attitudes empressées pour se libérer du joug psychique blessant par des soubresauts de luxure, d´apparences trompeuses parce que toutes empruntées ou achetées au maître qui lui s´enrichissait pendant que ses victimes, loin de sortir de leurs pièges, de leurs manques, s´enfonçaient encore plus royalement dans la soumission. Ce n´était plus une maladie ou la fièvre bénigne, cela était devenu une épidémie : l´enfer de la chosification. Car tous pensaient, à tort, que le progrès, la technologie était l´apanage du maître blanc.

Visiblement trompé, amoindris par l´inversion des valeurs et la sournoiserie géopolitique, économique et financière du Pouvoir Blanc qui affichait le mensonge et pratiquait la fausseté pour garder sa mainmise malgré l´indépendance, comme aveuglé et sans orientation, les noirs se débattaient dans des empressements, des conditionnements qui, tout en donnant l´aspect de normalité, de réalisme moderne, étaient tous triviaux et curieusement suicidaires. Ceux qui se retrouvaient à l´étranger, quoique sortis de la marmite cannibale occidentale, travaillaient pour le maître, et reproduisaient, à quelques différences près l´esclavage volontaire. Ils y subissaient, à leur étonnement, un racisme et une discrimination qu´aucun des pays occidentaux n´étaient prêt à avouer. Tous parlaient de démocratie et de liberté, mais dans leurs arrières pays, leurs écoles, leurs lieux publics, les noirs africains n´étaient pas toujours les bienvenus. Leur matières premières, oui ; et leurs café, cacao. Mais fallait-il qu´on supportent aussi ces noirs ? En Allemagne où cet Etat dépensait par an 19 millions € pour lutter contre le racisme et la droite nazie, un juif (incroyable, n´est-ce pas !) s´écria un jour : « quand on veut boire un litre de lait, pourquoi doit-on acheter toute la vache ? ». Oui, ne suffit-il pas de traire la vache et de s´en aller quitte à revenir de nouveau quand on aurait de nouveau soif ? N´était-ce pas toute l´histoire de l´esclavage et de la colonisation ? Et aujourd´hui encore, cet adage se répandait en occident avec le règne de la machine et le chômage de l´être humain. On l´utilise et on le rejette ; et peut-être qu´un jour on aura encore besoin de lui. Peut-être seulement.

L´élite au pouvoir en Afrique, elle, sous une pression occidentale constante et mortelle, essayait de se libérer ; mais comment, devant les assassinats et les menaces ouvertes de rébellions et de putsch militaires organisés ? Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Victor Allende, avaient été mis sous terre, Nelson Mandela, lui, subit l´enfermement de 27 ans de prison avant d´être libéré affaibli par l´âge et plus conciliant que rebelle : le prototype attendu du noir.

Peut-être fallait-il par mettre un pied devant l´autre : d´abord savoir ce que c´est que la liberté. On ne peut pas se battre, vivre et mourir sans savoir ce qu´on défendait réellement. Etre réaliste et préparer avec soin et exigence les conditions de développement et de liberté. Et ne pas sombrer comme ces journalistes aliénés qui, tout en jonglant avec la langue du maître, s´attachent plus à l´orthographe et à la lettre qu´au contenu en s´étalant gratuitement sur les mots, plutôt que de défendre des contenus et des concepts servant à l´émancipation et à l´enrichissement intellectuel de leurs peuples. On n´en voyait pas moins s´afficher le titre d´intelligent, de remarquable, ou encore, certains égaraient leur jugement objectif devant leurs choix de représentation politique qui devenaient « l´or » de leur pays. On se croirait à Anvers ; devant des minéraux précieux brut expertisés par des juifs gourmands. Sans la taille et la mise en valeur, ce n´était somme toute que de vulgaires pierres. Et à ma connaissance, personne n´a vu une pierre aussi précieuse soit-elle créer industrie, machines et produits de développement. Ou élaborer et concevoir une stratégie réalisante de développement. Et si à 75 ans, en 46 ans de vie politique active, par exemple, un politicien n´avait pas fait preuve de vision et de concepts tranchants et éloquent pour sortir son pays du marasme économique financier et politique, qu´il a toujours joué le renfrogné en deuxième ligne, que peut-il donc apporter de sensationnel et d´innovateur, à par sa retraite gâteuse et délabrée ? Pourquoi ne pas trouver un jeune candidat frais, créatif et courageux qui viendrait donner au parti, au mouvement un regain de vivacité ?

Quant aux noirs qui répétaient comme des perroquets que l´Amérique était la plus grande démocratie du monde, ils devraient vite changer de jugement : une démocratie qui commença sa constitution par le massacre des indiens d´Amérique, et par l´esclavage et la torture de l´homme noir pour le bien être exclusif de la race blanche, c´est, le moins qu´on puisse dire, une démocratie unilatérale, raciste et discriminatoire ; autrement dit : une fausse démocratie. Que les occidentaux veuillent la nommer ou la juger ainsi, c´est qu´ils encouragent et félicitent leurs actes passés ; mais un noir doit avoir un tout autre jugement qui part, naturellement de ses vues et de ses intérêts. Et ceux-ci sont, pour les noirs aux Etats-Unis, déplorables. Il ne faut pas dormir debout. Ou se faire des illusions gratuites en entonnant des refrains douteux.    

L´Afrique, on le voit, doit, comme tout autre peuple sur cette terre, apprendre à se séparer de ses tabous, de ses traditions primitives, de ses contradictions ; elle doit rompre le cercle vicieux lui infligé injustement par l´hégémonie occidentale, et se doter de valeurs saines et conséquemment motivées, orientées à sa réalisation. Sans cela, eh bien ; elle tournera en rond et subira tous les méfaits possibles et imaginables dont elle ne saura que difficilement se garder. Il ne serait pas logique que pour se développer, tous les peuples soient venus en Afrique l´exploiter et l´humilier, et qu´elle-même ne soit pas capable de sortir du manque et de la pauvreté pour offrir à ses enfants torturés et impatients les fruits légitimes de leurs propres efforts. Le vœu, la prière de réalisation qui hante les rêves brûlants de l´enfant noir et vient sur ses lèvres tendres et pieuses quêter sa fortune d´espoir et de lumière, est tout aussi belle que celle de n´importe quel enfant de cette terre. Lui aussi n´a qu´une vie pour se réaliser et fêter son existence ; et ses larmes et son désespoir ne peuvent pas être sa seule consolation. Il a lui aussi droit à la liberté, à la reconnaissance humaine, oui, à la réalisation pleine, sereine et belle. C´est son droit le plus légitime. Surtout si depuis 600 ans il est trompé, avili, torturé, assassiné à loisir et soumis à sa propre négation. 

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu 

munkodinkonko@aol.com        

     

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